{"id":904,"date":"2023-07-15T18:14:45","date_gmt":"2023-07-15T16:14:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.stenope.eu\/?p=904"},"modified":"2023-07-15T18:17:41","modified_gmt":"2023-07-15T16:17:41","slug":"journal-de-bord-dans-le-sillage-de-magellan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.stenope.eu\/index.php\/2023\/07\/15\/journal-de-bord-dans-le-sillage-de-magellan\/","title":{"rendered":"Journal de bord &#8211; dans le sillage de Magellan"},"content":{"rendered":"\n<div style=\"height:31px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>L\u2019\u00e9tonnant hasard pousse \u00e0 agir&nbsp;: la mort d\u2019un ami proche, le regard de Magellan crois\u00e9 dans une biblioth\u00e8que, le d\u00e9sir d\u2019en finir avec ces reportages qui me font passer d\u2019un continent \u00e0 l\u2019autre en quelques heures, une subvention inesp\u00e9r\u00e9e et la machine se met en route. [\u2026] Cette circumnavigation je veux la lier avec les longs temps de pose de la <\/em>camera obscura<em>, comme une insolente envie de rendre hommage \u00e0 la lenteur\u2026<\/em><\/p>\n<cite>Fran\u00e7ois Perri<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<div style=\"height:32px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>Un matin d\u2019ao\u00fbt 1519, cinq navires appareillaient de S\u00e9ville sous les ordres de Magellan, en direction des l\u00e9gendaires \u00eeles aux \u00e9pices. Trois ans plus tard, dix-huit hommes sur les deux cent soixante-cinq embarqu\u00e9s rejoignaient l\u2019Espagne pour t\u00e9moigner du r\u00eave de leur capitaine, massacr\u00e9 sur l\u2019\u00eele philippine de Mactan : accomplir le premier tour du monde par la route de l\u2019Ouest.<\/p>\n\n\n\n<p>Ao\u00fbt 1998, nous repartons dans son sillage sur un voilier de 16 m\u00e8tres, avec les m\u00eames haltes, \u00e0 quelques encablures pr\u00e8s, que les matelots de Magellan. Dans les cales du&nbsp;<em>Tiki Yo<\/em>, un laboratoire itin\u00e9rant, du papier photographique et des <em>camera obscura<\/em>, ce dr\u00f4le d\u2019appareil photographique, le plus rudimentaire qui soit : une simple bo\u00eete perc\u00e9e d\u2019un trou minuscule, le st\u00e9nop\u00e9. Au total, neuf ateliers ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s \u00e0 travers le monde avec les jeunes des cinq continents. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s vingt-six mois de navigation et trente-six mille miles, Le <em>Tiki Yo<\/em> est rentr\u00e9 \u00e0 son port s&rsquo;attache, les cales riches de centaines d&rsquo;images st\u00e9nop\u00e9 : portrait du monde \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>EXTRAITS DES LIVRES <em>DANS LE SILLAGE DE MAGELLAN<\/em><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>LA CIOTAT, France<\/p>\n\n\n\n<p>Juillet 1998. Premier atelier de st\u00e9nop\u00e9 \u00e0 La Ciotat, o\u00f9 la pr\u00e9paration du voilier touche \u00e0 sa fin. Assis au milieu des pins centenaires, les jeunes \u00e9coutent sagement le cours, plus int\u00e9ress\u00e9s par le voyage autour du monde et l\u2019histoire de Magellan que par l\u2019explication du st\u00e9nop\u00e9. Ils \u00e9gr\u00e8nent les lieux qu\u2019ils veulent photographier pour \u00ab mettre leur ville en bo\u00eete \u00bb : la maison des fr\u00e8res Lumi\u00e8re, la gare, la plage du Liouquet, \u00ab o\u00f9 furent film\u00e9es les premi\u00e8res femmes \u00e0 poil \u00bb, le chantier naval\u2026 &nbsp;Apr\u00e8s l\u2019explication du fonctionnement de la bo\u00eete, chacun prend peu \u00e0 peu possession de son appareil. Essai de l\u2019obturateur&nbsp;: chuintement de l\u2019adh\u00e9sif noir, une bo\u00eete tombe brutalement, l\u2019initiation commence.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Les bo\u00eetes sont charg\u00e9es dans l&rsquo;obscurit\u00e9 du laboratoire nich\u00e9 dans les murs frais de la vieille demeure qui domine le parc du Mugel. La feuille de papier photographique glisse le long de la paroi, les mains malhabiles la centrent et la maintiennent sur les c\u00f4t\u00e9s par l\u2019adh\u00e9sif. Le couvercle remis, la bo\u00eete devient appareil photo.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Les jeunes s&rsquo;\u00e9parpillent dans le parc pour r\u00e9aliser leur premi\u00e8re image : paysage de collines l\u00e9ch\u00e9es par la mer, cactus, palmiers volants, autoportrait\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Valentin et Th\u00e9o insistent chaque jour pour se rendre au chantier naval. J\u2019obtiens l&rsquo;autorisation de p\u00e9n\u00e9trer dans le lieu sacr\u00e9. Soixante personnes sur les trois mille de la belle \u00e9poque r\u00e8gnent en souverains sur les 55 hectares d\u00e9serts. Gisants de chalutiers, grues titanesques promises \u00e0 la destruction, b\u00e2timents en d\u00e9composition, verre cass\u00e9, graffitis, dragons de cha\u00eenes aux maillons monstrueux\u2026 Cimeti\u00e8re de l\u2019\u00e8re industrielle ou mus\u00e9e d\u2019art contemporain ? Th\u00e9o r\u00e9alise son obsession : mettre la plus grande grue dans sa petite bo\u00eete. Les longs temps de pose nous am\u00e8nent \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur l\u2019absence de l\u2019instant d\u00e9cisif dans la prise de vue st\u00e9nop\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Sous la lumi\u00e8re rouge, les images apparaissent lentement. La feuille de Th\u00e9o va et vient dans le r\u00e9v\u00e9lateur, la grue appara\u00eet, majestueuse : \u00ab&nbsp;Elle est belle ma cigogne\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Virgile veut photographier le Cap de l&rsquo;aigle. L\u00e0-haut, je le mets en garde contre le vent, les nuages qui changent rapidement les temps de pose. Retour au laboratoire, la photo est sous-expos\u00e9e. Je lui propose d&rsquo;y retourner le lendemain. Il persiste : \u00ab Non, maintenant ! \u00bb \u00c0 la troisi\u00e8me tentative, \u00e9puis\u00e9, il regarde l&rsquo;image se r\u00e9v\u00e9ler, nette, magique\u2026 Un sourire illumine sa petite t\u00eate brune.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Quinze jours d\u2019atelier se sont \u00e9coul\u00e9s parmi les cris stridents des cigales [\u2026] Le dernier jour, le vent berce les images \u00e0 l&rsquo;ombre des platanes. La petite bo\u00eete a fait parler d&rsquo;elle. \u00ab Les photos qu&rsquo;on a prises, elles vont vraiment faire le tour du monde comme Magellan ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><em>Apr\u00e8s sept jours de mer, le Tiki Yo remonte le Guadalquivir. Les rives ont mal encaiss\u00e9 la r\u00e9cente catastrophe \u00e9cologique d\u2019une usine chimique : les poissons morts montrent leur ventre blanc, les oiseaux restent \u00e0 terre, ailes scotch\u00e9es. Les bancs de sable rendent la navigation difficile, bien que le fleuve soit balis\u00e9. J\u2019imagine ce parcours au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Le <\/em><em>15 ao\u00fbt, le Tiki Yo entre dans S\u00e9ville<\/em><strong>\u2026 <\/strong><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:31px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>S\u00c9VILLE, Espagne<\/p>\n\n\n\n<p>S\u00e9ville en ao\u00fbt, c&rsquo;est 45\u00b0 \u00e0 l&rsquo;ombre\u2026 La ville tourne au ralenti. Les dix-huit jeunes inscrits \u00e0 l&rsquo;atelier habitent la proche banlieue s\u00e9villane, dans la cit\u00e9 de Bermiejiales. Premiers contacts dans une temp\u00eate de jurons. Magellan ? Ici personne ne conna\u00eet, mais ils pr\u00eatent l&rsquo;oreille et redoublent d&rsquo;attention lorsqu&rsquo;on aborde les circonstances de sa mort.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] \u00c9clats de rire g\u00e9n\u00e9ral lorsque je montre la bo\u00eete\u2026 Une fois les bo\u00eetes charg\u00e9es, nous tentons un d\u00e9part, mais les filles s\u2019y opposent : \u00ab La honte, sortir avec une bo\u00eete rouill\u00e9e, regarde le look ! \u00bb glousse Maria. Apr\u00e8s une heure de discussions, Macarena finit par glisser la bo\u00eete sous sa chemise. En chemin, Manuelo disserte sur \u00ab comment escroquer des cartes de cr\u00e9dit avec un n\u00e9gatif \u00bb, Roberto, le plus jeune, d\u00e9crit les fesses de Virginia, les autres jouent au football avec des oranges arrach\u00e9es aux arbres\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Les parents de la plupart des jeunes sont au ch\u00f4mage, Raquel m\u2019apprend dans un \u00e9clat de rire que la police recherche son p\u00e8re car il a voulu tuer sa m\u00e8re \u00e0 coups de couteau. Derri\u00e8re nous, les coups pleuvent\u2026 autorit\u00e9, douceur, menaces, rien n\u2019y fait. Au laboratoire, pourtant, ils veulent tous \u00eatre les premiers \u00e0 d\u00e9velopper. Les feuilles, vite plong\u00e9es dans le r\u00e9v\u00e9lateur, se d\u00e9veloppent, les images apparaissent, accueillies par des cris ; difficile de calmer leur ardeur. Les photos rat\u00e9es se traduisent par un silence de mort.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Quartier de Santa Cruz, au c\u0153ur de la vieille ville. Un policier arr\u00eate les jeunes, s&rsquo;\u00e9tonne. Jesus a beau essay\u00e9 de lui expliquer, l\u2019homme n&rsquo;en croit pas un mot. Les autres viennent \u00e0 la rescousse. Mais il ne veut rien entendre : \u00ab Oui, oui, je sais, il y a un appareil photo dans la bo\u00eete\u2026 \u00bb Ultime explication, il acquiesce en se frottant le menton. Valme Zappata l\u2019interpelle : \u00ab Nous sommes des photographes, pas des racailles\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les images se font doucement, au rythme des ados, dans la capitale andalouse \u00e9cras\u00e9e par le soleil : tour de Giralda, Guadalquivir, Alcazar\u2026, ils d\u00e9couvrent leur ville. Les plaintes disparaissent, les plus turbulents deviennent les locomotives du groupe. Petit \u00e0 petit, ils acqui\u00e8rent une m\u00e9thode de travail et donnent un sens \u00e0 leur image, commencent \u00e0 distinguer l\u2019acte de regarder de celui de voir.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Dernier jour, derni\u00e8re image : les ar\u00e8nes de S\u00e9ville. Roberto m&rsquo;explique, d\u00e9monstration \u00e0 l&rsquo;appui, la fonction de l&rsquo;architecture, le geste du tor\u00e9ador, la course du taureau, l&rsquo;ovation de la foule\u2026, et puis, l&rsquo;interrompt Rachel, \u00ab ce vide de l&rsquo;ar\u00e8ne qui te fait retourner la t\u00eate. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><em>La travers\u00e9e est mouvement\u00e9e : le gasoil achet\u00e9 \u00e0 S\u00e9ville est un m\u00e9lange d&rsquo;eau et de boue, ce qui nous oblige \u00e0 faire une escale technique aux Canaries. Puis au Cap-Vert, pour remettre en \u00e9tat quelques \u00e9l\u00e9ments du gr\u00e9ement qui ont souffert pendant une temp\u00eate. L&rsquo;Atlantique franchi \u00e0 deux, sans exp\u00e9rience, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 une \u00e9tape\u2026 Nous arrivons au Br\u00e9sil le 2 novembre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>\u00ceLE DE DIEU, RECIFE, Br\u00e9sil<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier atelier se d\u00e9roule dans une favela, sur l&rsquo;\u00cele de Dieu : <strong>\u00ab <\/strong>Elle s\u2019appelait \u00ab\u00a0l\u2019\u00eele sans Dieu\u00a0\u00bb quand il n\u2019y avait pas de pont, pr\u00e9cise le taxi, mais ses habitants l\u2019ont rebaptis\u00e9e \u00ab&nbsp;l\u2019\u00eele de Dieu&nbsp;\u00bb depuis sa construction.&nbsp;Pour moi, c\u2019est plut\u00f4t l\u2019\u00eele du diable\u2026 \u00bb Cabanes sur pilotis, sentiers mar\u00e9cageux, peu de b\u00e2timents en dur sinon la cr\u00e8che et les bars, ici, pauvret\u00e9 se conjugue avec pollution. Aucun jeune ne va \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, il n&rsquo;y en a pas sur l&rsquo;\u00eele. Seule Neide, l&rsquo;une des futures st\u00e9nopistes, tente d\u2019\u00e9tudier le soir avec un vieux livre d\u2019\u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Le laboratoire est install\u00e9 dans une baraque de p\u00eacheurs. Au premier abord, la bo\u00eete laisse perplexe : \u00ab \u00c7a sert \u00e0 mettre du sucre, alors faire des photos\u2026 ! \u00bb Mais la m\u00e9fiance disparait d\u00e8s les premi\u00e8res prise de vue. \u00ab On va se servir d&rsquo;elle pour faire un constat de l&rsquo;\u00eele \u00bb, lance Vera.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Tour en barque dans la \u00ab petite Venise \u00bb. Derri\u00e8re les baraques en bois, les buildings de Boa Viagem, le quartier chic. Une digue maigrelette retient les eaux du rio o\u00f9 flotte une mar\u00e9e de bouteilles et de bouteilles en plastique. Derri\u00e8re la mangrove, le terrain de foot, lieu sacr\u00e9 au Br\u00e9sil\u2026 Bo\u00eetes cal\u00e9es, lumi\u00e8re mesur\u00e9e, angles calcul\u00e9s, l\u2019adh\u00e9sif noir servant d\u2019obturateur s\u2019enl\u00e8ve prestement du st\u00e9nop\u00e9. Neide accroupie, attend patiemment : &nbsp;\u00ab Je veux montrer ce qui ne me pla\u00eet pas, rien n\u2019est fait pour am\u00e9liorer la favela. Les politiques font des promesses, mais on boit l\u2019eau pollu\u00e9e, les rues sont des mar\u00e9cages, il y a plein de trafiquants ; et encore, j\u2019ai de la chance d\u2019avoir un chez moi, certains n\u2019ont rien.&nbsp;\u00bb Chaque jour, elle se l\u00e8ve \u00e0 l\u2019aube, accompagne sa m\u00e8re vendre du poisson au march\u00e9, rentre faire le m\u00e9nage, la cuisine pour ses fr\u00e8res et s\u0153urs, puis vient \u00e0 l\u2019atelier.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, elle s\u2019approche d\u2019un p\u00eacheur cuvant sa cacha\u00e7a en plein soleil. Il se l\u00e8ve, titube, refuse d\u2019\u00eatre photographi\u00e9, et s\u2019\u00e9croule. Elle persiste, pose la bo\u00eete. \u00ab Ici trop de gens boivent, il n\u2019y a rien d\u2019autre \u00e0 faire. \u00bb Retour au laboratoire o\u00f9 les 40\u00b0 ambiants acc\u00e9l\u00e8rent le d\u00e9veloppement. L\u2019image du vieux appara\u00eet, forte, troublante. Neide me fait remarquer l\u2019ombre-fant\u00f4me, l\u2019accident du r\u00e9el, la force de la photo. Plus tard, l\u2019homme vient me voir, me prend la main, \u00e9clate de rire : \u00ab&nbsp;Cette photo me pla\u00eet, on me croit mort, et j\u2019\u00e9tais mort&nbsp;\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Plus d&rsquo;eau au labo aujourd&rsquo;hui, les jeunes reviennent bient\u00f4t avec bassines et sceaux sur la t\u00eate. Le d\u00e9veloppement peut commencer\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Les ados d\u00e9ambulent fi\u00e8rement dans la favela avec leur bo\u00eete. Une vieille interpelle Ly :&nbsp;\u00ab Combien tu vends la bo\u00eete ? \u2013 C\u2019est mon appareil photo ! \u2013 Pfff, c\u2019est juste bon pour mettre de la farine ton truc&nbsp;! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Ils progressent chaque jour, rentrent dans le cadre, affirment leur constat. Toujours l\u00e0 avant nous, ils restent nous aider tard le soir.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Second atelier, au c\u0153ur de Recife, dans une \u00e9cole professionnelle. Un autre monde\u2026 Apr\u00e8s une longue n\u00e9gociation, les enseignants acceptent de nous confier les petites t\u00eates brunes. J\u2019invite trois jeunes de \u00ab&nbsp;l\u2019Ile de Dieu&nbsp;\u00bb \u00e0 venir partager leur exp\u00e9rience. Dans le car, l\u2019image, la musique, la danse les rassemble, les gamins se d\u00e9contractent. Les photos se construisent, les jeunes de la favela prennent le groupe en main et continuent leur travail sur Recife : cimeti\u00e8re, monument contre la torture : \u00ab Il y a eu de la torture au Br\u00e9sil ?&nbsp;\u00bb s\u2019\u00e9tonne B\u00e9r\u00e9nice. Le laboratoire ressemble \u00e0 la caverne d\u2019Ali Baba&nbsp;: sacs de linge, outils, pi\u00e8ces d\u2019accastillage, photos \u00e9parpill\u00e9es. La s\u00e9lection des images s\u2019av\u00e8re difficile. Maria, dans sa robe blanche en dentelle, enjambe le bazar, regarde attentivement les st\u00e9nop\u00e9s : \u00ab Je raconte avec les images ce que je ne peux pas dire avec les mots.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] L&rsquo;exposition est organis\u00e9e dans un ancien fort portugais. Elizangela : \u00ab Tu sais, les adultes doivent prendre conscience que nous sommes le futur, il ne faut pas nous laisser une plan\u00e8te poubelle. \u00bb Afriano : \u00ab La presse vient souvent ici pour montrer la violence, la drogue, mais jamais o\u00f9 et comment on vit. On va faire voir \u00e7a, pas seulement aux Br\u00e9siliens, mais au monde entier ! \u00bb Confidence de Ly, en rangeant le mat\u00e9riel : \u00ab Tu diras \u00e0 celui qui aura ma petite bo\u00eete d&rsquo;en prendre bien soin ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><em>Nous laissons derri\u00e8re nous la chaleur du Br\u00e9sil, <\/em><em>et apr\u00e8s dix-neuf jours de mer arrivons \u00e0 Punta del Este, en Uruguay. Le <\/em>Tiki Yo<em> est bichonn\u00e9 pour affronter le grand Sud. Quittant le Rio de la Plata et ses lumi\u00e8res de cire, nous appareillons pour le Chili le 2 f\u00e9vrier. D\u00e9pressions aux abords des 40<sup>e<\/sup> rugissants, temp\u00eate dans les 50<sup>e <\/sup>hurlants&#8230; Le vent glac\u00e9 nous pousse vers Punta Arenas, que nous atteignons le 20 f\u00e9vrier.<\/em><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>PUNTA ARENAS, Chili<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Huit mois d&rsquo;hiver, 13\u00b0 en moyenne en \u00e9t\u00e9 et trois cents jours de pluie\u2026 \u00bb, bienvenue \u00e0 Punta Arenas, nous dit en souriant Hugo Barrienos, le maire-adjoint. \u00ab Ici, la ville s&rsquo;agrippe sur le globe, on ne peut plus reculer. \u00bb ` Sur la place Magellan, le gros titre du quotidien <em>Magellanes<\/em> attire mon attention :&nbsp;\u00ab&nbsp;Punta Arenas, capitale mondiale de la d\u00e9pression chez les jeunes !&nbsp;\u00bb &nbsp;Peu de distractions en effet pour ces jeunes du bout du monde, tr\u00e8s attentifs d\u00e8s la premi\u00e8re heure. Magellan est une personnalit\u00e9 famili\u00e8re pour eux, journaux, places, boutiques portent son nom.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Le premier jour, les essais sont d\u00e9sastreux : papier photo mis \u00e0 l&rsquo;envers, temps de pose d\u00e9pass\u00e9s, scotch d\u00e9coll\u00e9s\u2026 Nous arpentons la petite ville sous la pluie et le vent glac\u00e9 qui souffle de l&rsquo;Antarctique, ce qui ne d\u00e9courage pas la petite troupe. Sur la place de Magellan, une vieille femme passe pr\u00e8s de nous en criant : \u00ab Sorcellerie ! magie noire ! que font tous ces marmots avec ces bo\u00eetes ?\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Leo veut immortaliser un militaire en tenue. Apr\u00e8s une longue discussion, l&rsquo;homme se pr\u00eate au d\u00e9sir du gamin. Il mesure la lumi\u00e8re : \u00ab Deux minutes \u00bb, annonce-t-il, l&rsquo;homme fait la moue. Dans un superbe garde-\u00e0-vous, le sergent prend la pause. \u00ab On dirait un soldat de plomb \u00bb, lance Jos\u00e9 !<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Au bout de quelque temps, les adolescents s&rsquo;ouvrent, vont vers les gens pour leur demander l&rsquo;autorisation de les photographier, escaladent des statues pour y d\u00e9poser une bo\u00eete, p\u00e9n\u00e8trent dans des cours obscures. L&rsquo;image leur sert de r\u00e9v\u00e9lateur. Manuel me demande d\u2019un air soucieux \u00ab&nbsp;s\u2019il serait possible d\u2019ajouter une lentille au st\u00e9nop\u00e9 et un d\u00e9clencheur&nbsp;? \u00bb Je lui r\u00e9ponds qu\u2019on pourrait appeler cela un appareil de photo, et je l\u2019appellerais Nic\u00e9phore Niepce ! Au laboratoire, les petites mains sont devenues expertes en tirage.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Les balades dans Punta Arenas se succ\u00e8dent. Daniela va au port photographier des p\u00eacheurs. Les hommes, rudes, vont et viennent de tous c\u00f4t\u00e9s, d\u00e9chargeant des caisses de congres, d\u2019\u00e9normes oursins et de centollas<em>, <\/em>les fameux \u00ab King crabs&nbsp;\u00bb. Impassible au milieu de ce brouhaha, la fillette tient sa bo\u00eete serr\u00e9e contre elle, la regarde fixement. \u00ab&nbsp;Que fais-tu&nbsp;? \u2013 Je me concentre. \u00bb Elle finit par s\u2019adresser aux p\u00eacheurs : \u00ab Vous p\u00eachez comme \u00e7a tous les jours ? \u2013 Non petite, seulement un mois par an. Tu vois, les Japonais ont une concession plus importante que la n\u00f4tre, ils vont le tuer notre d\u00e9troit ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Dernier jour\u2026 En lavant les photos, Manuel saisit l&rsquo;image d&rsquo;un homme de dos qui regarde la mer : \u00ab Ici, on est bien seuls, mais quand tu regardes la mer, tu sais qu&rsquo;il y a en face quelqu&rsquo;un qui est comme toi. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les jeunes ont r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 un garage pour y monter un laboratoire, et sur leur initiative un atelier permanent est organis\u00e9 \u00e0 Punta Arenas.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le <\/em>Tiki Yo<em> quitte le d\u00e9troit de Magellan pour p\u00e9n\u00e9trer dans les canaux de Patagonie. L&rsquo;hiver austral est en avance. Nous croisons des \u00abgrowlers \u00bb, blocs de glace d\u00e9tach\u00e9s des glaciers, et essuyons quelques \u00abturbonadas \u00bb, des vents violents qui descendent des montagnes. Nous arrivons \u00e0 Chilo\u00e9 le 27 avril, et repartons pour la longue travers\u00e9e du Pacifique. Apr\u00e8s six semaines de navigation et une courte escale sur l&rsquo;\u00eele magique de P\u00e2ques, le cotre p\u00e9n\u00e8tre dans le volcan ouvert de l&rsquo;\u00eele de Rapa<\/em><em>. <\/em><em>La nuit tombe, chants maoris et tam-tams se r\u00e9pondent dans le vaste cirque, bord\u00e9 de hauts pics.<\/em><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>RAPA<\/p>\n\n\n\n<p>Rapa, c&rsquo;est l\u2019antith\u00e8se du mythe polyn\u00e9sien. Ici, ni coraux, ni sable blanc, ni cocotiers mais de hautes montagnes escarp\u00e9es battues par les vents. Nous sommes les premiers visiteurs depuis trois mois. L\u2019accueil de la population est d\u00e9cevant&nbsp;: rues d\u00e9sertes, froideur\u2026 &nbsp;Mais peu \u00e0 peu, les habitants apprennent la raison de notre pr\u00e9sence, et leur comportement change : un p\u00eacheur nous donne un thon, une femme offre des cr\u00eapes, une autre des bananes. \u00ab&nbsp;Ici, la vie reste communautaire, on n\u2019ach\u00e8te pas le poisson, les p\u00eacheurs le donnent, les cultures sont faites en commun, et nul \u00e9tranger ne peut acheter de terre, on aime trop notre \u00eele ! \u00bb, s\u2019\u00e9crie Tamata, tout en p\u00eachant.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Une petite maison nous est allou\u00e9e, et nous installons le laboratoire sous les yeux curieux des jeunes. Ils viennent des deux villages qu\u2019abrite l\u2019\u00eele. L\u2019occasion de r\u00e9unir les hameaux, toujours hant\u00e9s par de vieilles querelles ancestrales.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Chacun fait sa premi\u00e8re image, sans trop y croire. Roland court dans tous les coins et met plus d\u2019une heure \u00e0 choisir sa photo. St\u00e9phanie cale m\u00e9ticuleusement sa bo\u00eete, enl\u00e8ve le gaffer, prend son image. Un instant plus tard, je la vois prendre une seconde photo avec la m\u00eame bo\u00eete\u2026 La magie du laboratoire op\u00e8re lentement, mais les jeunes sont assez indisciplin\u00e9s. Prendre soin d&rsquo;une bo\u00eete, mettre la feuille de fa\u00e7on m\u00e9ticuleuse, calculer un temps de pose, tout cela semble bien \u00e9tranger \u00e0 ce petit monde, o\u00f9 aucun interdit, aucun danger, aucune retenue ne viennent entraver la libert\u00e9&#8230; Difficile d\u2019\u00eatre pr\u00e9cis sur une \u00eele o\u00f9 le temps ne compte pas. On retrouve de tout dans les bo\u00eetes ab\u00eem\u00e9es : des clous, de la ficelle, du chewing-gum\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Tous les matins, d\u00e8s 6 heures, ils frappent \u00e0 notre porte. L\u2019\u00eele est superbe, et ils sont fiers de nous la faire d\u00e9couvrir. Temple, chapiteaux o\u00f9 se r\u00e9unissent les femmes, cimeti\u00e8re dans la montagne, champs d\u2019ananas, volcan\u2026 Un v\u00e9ritable paradis, mis \u00e0 part le vent tr\u00e8s violent, qui fait bouger les bo\u00eetes. Les nuages font exploser les temps de pose : cin\u00e9ma 1, cin\u00e9ma 2, cin\u00e9ma 3, \u00e0 Rapa la machine s&rsquo;affole parfois jusqu&rsquo;\u00e0 400\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] La baleini\u00e8re, copie des chaloupes des vaisseaux d\u2019autrefois, traverse la baie du volcan effondr\u00e9. D\u00e9barquement \u00e9pique&nbsp;: la bande file de tous c\u00f4t\u00e9s avec leur bo\u00eete sous le bras, s\u2019enfonce jusqu\u2019aux genoux dans la boue d&rsquo;une tarodi\u00e8re. V\u00e9rica renonce \u00e0 faire la photo d\u2019un pandanus, car \u00ab sous la plante se trouvent les tombes des anciens, et c&rsquo;est un lieu tabou \u00bb. Mahara cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment un sujet, fait le tour d&rsquo;un jardin potager, et d\u00e9couvre un cochon dont il tire le portrait : \u00ab Le cochon, il est bien dans ma bo\u00eete. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Les deux villages sont r\u00e9unis \u00e0 l\u2019occasion du vernissage, qui co\u00efncide avec les festivit\u00e9s du 14 juillet. Colliers de coquillages, chapeaux finement tress\u00e9s, banquet et danses jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aube\u2026, Rapa nous fait ses adieux. Les hommes nous apportent huit \u00e9normes r\u00e9gimes de bananes qu\u2019ils d\u00e9posent \u00e0 nos pieds&nbsp;: \u00ab Vous ne mourrez pas de faim jusqu\u2019\u00e0 Papeete !&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] La pluie a envahi les montagnes. Sur le quai, les jeunes nous donnent des photos, des lettres \u00e0 faire rougir. Tamata m\u2019entoure le cou de colliers, et me glisse \u00e0 l\u2019oreille :&nbsp;\u00ab&nbsp;On est des sales gosses&nbsp;! excuse-nous, mais reviens&#8230; !&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><em>Pouss\u00e9 par les aliz\u00e9s, le <\/em>Tiki Yo<em> franchit les lames, laissant derri\u00e8re lui Tahiti. La croix du Sud s&rsquo;incline doucement et nous montre le passage vers les Samoa, que nous atteignons apr\u00e8s onze jours de navigation. La travers\u00e9e vers Nauru est laborieuse, Eole est paresseux sous ces latitudes&#8230; Des grains violents apparaissent et d\u00e9chirent notre grand-voile : trente heures de couture non-stop dans une mer agit\u00e9e\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>NAURU<\/p>\n\n\n\n<p>Nauru, la plus petite r\u00e9publique du monde, perdue en plein oc\u00e9an. Les immenses grues du wharf et le nuage de phosphate qui entoure l&rsquo;\u00eele ne donnent gu\u00e8re envie de s&rsquo;y arr\u00eater.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Les jeunes viennent des diff\u00e9rentes \u00e9coles de l&rsquo;\u00eele. Ils arrivent tous \u00e0 l&rsquo;heure dite et en uniforme. Chacun suit le cours, prend sagement des notes\u2026 On est loin des gamins tumultueux de Rapa. Mais leur envie d&rsquo;apprendre nous surprend. Les th\u00e8mes sont choisis rapidement, le tableau vite noirci.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Nous partons en prise de vue sous une chaleur torride. Les adolescents s\u2019av\u00e8rent moins \u00e0 l&rsquo;aise sur le terrain. Marcher en dehors des sentiers battus leur semble impossible. De retour au laboratoire, Gemmyma ouvre sa bo\u00eete, et semble d\u00e9\u00e7ue de n\u2019y d\u00e9couvrir qu\u2019une feuille blanche. Elle plonge le papier dans le r\u00e9v\u00e9lateur, l&rsquo;image appara\u00eet. Les enfants applaudissent. Ici, la bo\u00eete n&rsquo;est pas per\u00e7ue d&rsquo;une fa\u00e7on individuelle mais collective. Les adolescents d\u00e9veloppent ensemble les st\u00e9nop\u00e9s et se font des critiques constructives : angle, photographie mal cadr\u00e9e, surexposition\u2026, ils comprennent vite et r\u00e9alisent toutes les \u00e9tapes sans erreur : &nbsp;une photo voil\u00e9e sur sept cents.<em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] \u00c0 la sortie de la ville, sous une chaleur torride, nulle trace de vie\u2026 \u00c9trange ambiance dans ces champs de phosphate o\u00f9 des milliers de pics coralliens dess\u00e9ch\u00e9s se dressent vers le ciel. Devant les bras g\u00e9ants des grues qui d\u00e9chargent le phosphate du cargo, Sled&nbsp;cale sa bo\u00eete, compte son temps de pose \u00e0 la seconde pr\u00e9cise, un v\u00e9ritable chronom\u00e8tre. \u00ab&nbsp;C&rsquo;est normal, me confie-t-il en claquant des doigts, chaque soir, de retour \u00e0 la maison, je m\u2019entra\u00eene : picture one, picture two, picture three\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Il n\u2019a pas plu depuis deux ans. Deux heures d\u2019eau courante tous les deux jours, c\u2019est peu. On finit par shunter l\u2019eau des toilettes, saum\u00e2tre. Pour la premi\u00e8re fois nous d\u00e9veloppons dans l\u2019eau sal\u00e9e. <em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Le bus nous emm\u00e8ne vers les grands filets qui servent \u00e0 attraper les fr\u00e9gates du Pacifique, la derni\u00e8re tradition de Nauru. Un lieu tabou pour les filles.&nbsp;Mon appareil s&rsquo;ouvre, Ruman s&rsquo;approche de moi : \u00ab Tu vois, je te l&rsquo;avais dit, il ne fallait pas venir avec elles\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] La chaleur qui les clouait au sol semble oubli\u00e9e, les uniformes ont disparu, les langues se d\u00e9lient : destruction de la for\u00eat, phosphate, pollution des plages\u2026 Les ados sont tr\u00e8s sensibles aux probl\u00e8mes de l&rsquo;\u00eele, et ont tr\u00e8s vite compris les possibilit\u00e9s de la <em>camera obscura<\/em>. [\u2026] \u00ab&nbsp;Une v\u00e9ritable catastrophe \u00e9cologique ! avoue un notable, quatre-vingt-quinze pour cent des arbres ont \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9s. Il faudrait vingt-cinq ans pour remettre l\u2019\u00eele en \u00e9tat, et des millions de dollars !&nbsp;\u00bb Le phosphate demeure l\u2019unique ressource de la r\u00e9publique. \u00ab Sans terre, pas de vie \u00bb, \u00ab arr\u00eatez ce destructeur d\u2019arbres \u00bb, \u00ab b\u00e9b\u00e9 cargo t\u00e8te son biberon de phosphate \u00bb, \u00ab beaut\u00e9 perdue \u00bb, les l\u00e9gendes sont implacables.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Trente-trois jours de mer dans une chaleur suffocante. Le 18 d\u00e9cembre, le <\/em>Tiki Yo <em>pointe son \u00e9trave au lever du jour devant l&rsquo;\u00eele d&rsquo;Hommonhon, premi\u00e8re terre touch\u00e9e par Magellan. Cet \u00eelot nous indique l&rsquo;entr\u00e9e de Surigao Channel qui nous conduit \u00e0 Cebu, seconde ville des Philippines.<\/em><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>CEBU, Philippines<\/p>\n\n\n\n<p>Cet apr\u00e8s-midi, rendez-vous avec le fr\u00e8re Michel, de l\u2019ordre des \u00ab&nbsp;Petit-gris&nbsp;\u00bb, moines semi contemplatifs qui s\u2019occupent de projets humanitaires. Il doit nous mettre en contact avec les jeunes. Le fr\u00e8re arrive dans un nuage de poussi\u00e8re, soutane grise au vent, sandale en \u00e9quilibre sur sa moto. \u00c0 peine descendu de son engin, il commence une longue litanie sur la pollution et pour prouver ses dires, passe sur son cou, un mouchoir blanc qu\u2019il exhibe noirci par la salet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Nous rencontrons le premier groupe, compos\u00e9 de jeunes prostitu\u00e9es et de jeunes filles victimes d&rsquo;agressions sexuelles. \u00ab Les filles ont \u00e9t\u00e9 retir\u00e9es de la rue, certaines sont recherch\u00e9es par leur maquereau, \u00e7a peut \u00eatre dangereux\u2026 \u00bb, nous confie le p\u00e8re M. Le directeur du Centre culturel fran\u00e7ais nous propose des gardes arm\u00e9s. Refus. On se voit mal travailler avec des adolescents sous protection rapproch\u00e9e&#8230; Les gar\u00e7ons, eux, habitent dans un bidonville.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Le laboratoire est install\u00e9 dans une cuisine d\u00e9labr\u00e9e au couvent des s\u0153urs, dans la banlieue de Cebu.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Premier jour : les bo\u00eetes charg\u00e9es, direction le <em>barrio<\/em>. Sous la&nbsp;passerelle qui enjambe la rivi\u00e8re, les d\u00e9tritus sont plus denses que l\u2019eau. Les enfants du bidonville nous suivent et posent des questions. Les ados, fiers de leur savoir, leur expliquent le proc\u00e9d\u00e9. Mais le temps est tr\u00e8s mauvais. Les cumulus font sauter les temps de pose de dix secondes \u00e0 dix minutes, il y aura sans doute beaucoup de mauvaises images. Retour au labo, o\u00f9 les photos sont consciencieusement d\u00e9velopp\u00e9es. Beaucoup sont mal expos\u00e9es\u2026 Malgr\u00e9 tout, les gamins sont surpris par les r\u00e9sultats. Enfin, le premier n\u00e9gatif parfait se dessine. Cris de joie\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Nous explorons la ville : port, march\u00e9, \u00ab&nbsp;smoking mountain&nbsp;\u00bb, les collines enfum\u00e9es de l\u2019immense d\u00e9charge \u00e0 ciel ouvert qui entourent la ville. De retour au couvent, les filles courent embrasser leur b\u00e9b\u00e9 avant de rejoindre le laboratoire. Les r\u00e9sultats sont surprenants.&nbsp;\u00ab La pirogue flotte sur une mer d&rsquo;ordures&nbsp;\u00bb, lance Alberta. Markele : \u00ab&nbsp;Regarde la puissance de Lapu Lapu, ce n&rsquo;est pas \u00e9tonnant qu&rsquo;il ait tu\u00e9 Magellan !&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Le second groupe vient de Kamagayan, quartier chaud de Cebu. Nous installons le laboratoire dans une chapelle d\u00e9di\u00e9e \u00e0 saint Augustin, au carrefour de sentiers qui m\u00e8nent \u00e0 Kamagayan. Un petit village de trois cents maisons faites de bric et de broc, entour\u00e9es par des immeubles, cern\u00e9es par les karaok\u00e9s, les bars, et les dealers. Nous tentons de faire le noir, arm\u00e9s de sacs-poubelle, de cartons et de scotch. Reste \u00e0 shunter la ligne \u00e9lectrique de l\u2019\u00e9picier, pour l\u2019eau, on verra avec les ados.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Premier st\u00e9nop\u00e9 dans le quartier, premier attroupement : autoportrait, photos de copains frimant devant des voitures&#8230; Au labo, les gamins frappent dans leurs mains, claquent des doigts. Janice commente : \u00ab Trop noir, surexpos\u00e9, fais attention \u00e0 ton temps de pose. \u00bb J\u00e9r\u00f4me se d\u00e9fend : \u00ab Je trouve que c\u2019est pas mal, on dirait l&rsquo;enfer\u2026 \u00bb 53\u00b0 C, on explose le record de temp\u00e9rature. Le lendemain, direction la mer, que certains n\u2019ont jamais vue. J\u00e9r\u00f4me, perplexe, s&rsquo;\u00e9crie : \u00ab La mer bouge, et je veux la photographier\u2026 \u00bb Longue explication sur le mouvement, le flou, l&rsquo;impression du fugitif&#8230; Semboy pose sa bo\u00eete, la reprend, file un peu plus loin, cherche son cadrage sous un soleil de plomb. Il m&rsquo;appelle. La bo\u00eete peut-elle aller dans l&rsquo;eau ? Il finit par la planter dans le sable, \u00e0 la lisi\u00e8re de la mer\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Devant la statue de saint Augustin, les images se r\u00e9v\u00e8lent doucement sous leurs yeux impatients. Un chat s\u2019agrippe \u00e0 un sac-poubelle, la lumi\u00e8re appara\u00eet, le groupe hurle, prot\u00e8ge les pr\u00e9cieux n\u00e9gatifs\u2026 Trop tard, le chat fuit sous une avalanche de coups.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026]Cahin-caha, le bus d\u00e9glingu\u00e9 traverse la ville pour atteindre la \u00ab&nbsp;smoking mountain&nbsp;\u00bb, une montagne d\u2019ordures fumantes, o\u00f9 on trie les d\u00e9tritus pour gagner quelques sous. Le car ne peut gravir la c\u00f4te et le chauffeur propose de faire demi-tour &#8211; toll\u00e9 ! -, le groupe continue \u00e0 pied sous une chaleur suffocante. Une vache, allong\u00e9e nonchalamment au milieu de cet enfer puant, sert de mod\u00e8le ; patiemment, Fernando cherche des bidons, les empile. Le temps de pose s\u2019\u00e9coule, mais la starlette, d\u00e9rang\u00e9e, quitte son lit d\u2019ordures. Fernando&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi sont-elles sacr\u00e9es en Inde&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Le dernier soir, j\u2019entends une petite voix derri\u00e8re moi. Ana rentre, et se glisse derri\u00e8re le rideau. Elle s\u2019assoit pr\u00e8s des bacs, tourne lentement les images dans le fixateur. Des cicatrices strient les veines de sa main droite. Elle me raconte sa vie&nbsp;: orpheline \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 10 ans, la charge de ses six fr\u00e8res et s\u0153urs, la prostitution\u2026 Je lui fais part de l\u2019intention du p\u00e8re M. de leur fournir un local et quelques fonds pour le commencement. Son visage s\u2019illumine&nbsp;: \u00ab Tu sais, Jean-Philippe et toi, vous \u00eates des <em>Kuyas<\/em>. \u2013 Des <em>Kuyas<\/em>? \u2013 Oui, des amis, des grands fr\u00e8res, si tu veux\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Cebu a \u00e9t\u00e9 parcouru dans tous les sens, d\u00e9coup\u00e9 en 24&#215;30. L&rsquo;exposition se met en place, les officiels proposent d\u2019en faire deux, une pour les jeunes, une pour les notables. \u00ab&nbsp;Ils risquent de voler\u2026&nbsp;\u00bb Je refuse. L&rsquo;exposition a lieu au Rezal Museum. Fiert\u00e9 des adolescents qui expliquent le proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l&rsquo;assembl\u00e9e : directeur du Centre culturel fran\u00e7ais, ambassadeurs du Japon et d&rsquo;Espagne, maire, presse, familles et amis, la salle est comble. \u00ab Les images sont surprenantes, c&rsquo;est une vision presque trop r\u00e9elle \u00bb, nous confie le Chef du protocole.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Un mois plus tard : un feu a ravag\u00e9 le <em>barrio<\/em> de Kamayagan. Restent la chapelle de saint Augustin et la boulangerie, les habitants ont tout perdu. L\u2019incendie criminel a \u00e9t\u00e9 organis\u00e9 par un promoteur. \u00ab&nbsp;Le pire, confie Fernando, c&rsquo;est que tous les st\u00e9nop\u00e9s ont br\u00fbl\u00e9&nbsp;!&nbsp;\u00bb Au milieu du d\u00e9sert de ruines et de cendres, les jeunes continuent \u00e0 fabriquer des bo\u00eetes\u2026 Je vais saluer la m\u00e8re de J\u00e9r\u00f4me&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;Alors, vous partez&nbsp;? Ils vont recommencer leurs conneries&#8230;&nbsp;\u2013 Non, mam&nbsp;! Tu te rappelles le premier jour ? c\u2019\u00e9tait le \u00ab&nbsp;Philippinnos times&nbsp;\u00bb, maintenant on vit au temps r\u00e9el&nbsp;: picture one, picture two&nbsp;\u2026&nbsp;\u00bb, et tous d\u2019\u00e9clater de rire. \u00ab&nbsp;Attention aux pirates ! \u00bb crie Semboy en courant derri\u00e8re le Jeepney.<\/p>\n\n\n\n<p><em>17 f\u00e9vrier 2000. Un des moments les plus ha\u00efssables du voyage : les adieux&#8230; Nous laissons derri\u00e8re nous un tas d&rsquo;amis. Le <\/em>Tiki Yo<em> gonfle ses voiles et \u00e9vite les nombreux cargos du d\u00e9troit de Malacca, d\u00e9joue les pirates, \u00e9chappe aux temp\u00eates, avale les 3500 miles qui le s\u00e9parent du Sri Lanka. Nous arrivons le 27 mars \u00e0 Colombo, cit\u00e9 min\u00e9e par une guerre d&rsquo;usure.<\/em><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>COLOMBO, Sri lanka<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s trois heures d\u2019attente, nous p\u00e9n\u00e9trons dans le port-forteresse gard\u00e9 par l\u2019arm\u00e9e. Le <em>Tiki<\/em> <em>Yo, <\/em>seul bateau de plaisance, traverse le port escort\u00e9 par une vedette, arm\u00e9e d\u2019une mitrailleuse lourde. On accoste pr\u00e8s d\u2019un poste militaire.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] L&rsquo;atelier se d\u00e9roulera avec des jeunes Tamouls, \u00e0 l&rsquo;orphelinat Brother Hood, en banlieue de Colombo. Ils nous attendent avec impatience. Pauvres parmi les pauvres, rejet\u00e9s par tous, ils ont des regards durs et s\u00e9rieux Ils n&rsquo;ont jamais fait de photos, mais personne ne semble \u00e9tonn\u00e9 par la bo\u00eete, qu\u2019ils se passent religieusement de main en main telle une relique. La pratique commence : gestes maladroits et impr\u00e9cis, chargement des bo\u00eete laborieux, mais l&rsquo;entraide est surprenante.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Les premi\u00e8res photos se r\u00e9alisent autour de l\u2019orphelinat : Dinesh part photographier un temple bouddhiste avec chaise et table sur la t\u00eate. Arriv\u00e9, il se d\u00e9chausse, s\u2019approche respectueusement d\u2019un bonze et lui demande l&rsquo;autorisation de le photographier. Le moine prend la bo\u00eete, l&rsquo;ausculte, la remue, lui r\u00e9pond qu&rsquo;il est hors de question de l&rsquo;enfermer dans une bo\u00eete, mais lui accorde de photographier le temple. Malgr\u00e9 leur religion \u2013 les Tamouls sont en g\u00e9n\u00e9ral catholiques -, les jeunes saluent respectueusement les divinit\u00e9s. Les filles, timides, finissent toujours les premi\u00e8res, elles font r\u00e9gner l&rsquo;ordre au labo, g\u00e8rent l&rsquo;organisation du d\u00e9veloppement.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Des applaudissements accueillent le minibus qui nous am\u00e8ne \u00e0 Colombo. Dinesh s&rsquo;assoit \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s et me parle en cinghalais avec de grands sourires. Martin se retourne : \u00ab Il te remercie car c&rsquo;est la premi\u00e8re fois qu&rsquo;il va \u00e0 la capitale.&nbsp;\u00bb Check point apr\u00e8s check point, nous arrivons dans le centre-ville d\u00e9sert. Chandanie pose sa bo\u00eete, un militaire nous interpelle. Il y a quinze jours, huit Tamouls ont fait un carnage dans le quartier. Le centre est boucl\u00e9, interdiction de faire des photos. \u00ab&nbsp;High security zone&nbsp;\u00bb, lance le militaire \u00e0 Chandanie, t\u00e9tanis\u00e9. Tout penaud, il prend sa bo\u00eete et me regarde : \u00ab&nbsp;No possible ? \u2013 Le num\u00e9ro de ta bo\u00eete ? \u2013 Une 90 \u00bb&nbsp;\u2013 Temps de pose ? \u2013 Dix secondes avec ce soleil. \u00bb Je lui conseille de placer sa bo\u00eete au prochain carrefour. \u00ab Tu auras fini avant qu\u2019ils n\u2019arrivent. \u00bb Devant deux immeubles aux fa\u00e7ades fissur\u00e9es, des blocs de ciment emp\u00eachent les v\u00e9hicules de passer ; Jude cale sa bo\u00eete, compte, remet l\u2019adh\u00e9sif. \u00ab&nbsp;Je les ai bien eus !&nbsp;\u00bb Dans le bus, il est acclam\u00e9 comme un h\u00e9ros.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Si le \u00ab&nbsp;Facteur Cheval&nbsp;\u00bb \u00e9tait un fou de dieu, il aurait b\u00e2ti des temples hindouistes, comme celui-ci \u00e0 mi-chemin entre Disneyland et Lourdes&nbsp;! Deux imposants Ganesh soutiennent les portes du panth\u00e9on aux couleurs criardes. Un moine arr\u00eate le groupe : \u00ab&nbsp; Que faites-vous avec \u00e7a ?\u2013 Des photos.&nbsp;\u2013 200 roupies par appareil, il y en a treize, cela fait 2600 roupies. \u2013 Mais non, plaide Sanjaya, c&rsquo;est une bo\u00eete, pas un appareil. Le moine se frotte le menton. &#8211; Dans ce cas, c&rsquo;est gratuit, entrez !&nbsp;\u00bb Maduranga salue pieusement le sublime Ganesh avant de monter sur un toit pour le photographier. Chanta choisit le divin Shiva sous les yeux \u00e9tonn\u00e9s des p\u00e8lerins. Seul Jeevan n&rsquo;a pas fait d\u2019image, il r\u00eave de photographier l&rsquo;h\u00f4tel Galle Face. Le car nous d\u00e9pose un peu plus tard devant le plus vieil h\u00f4tel colonial de Colombo. Jeevan prend ma main et la serre fortement lorsque nous franchissons la haute porte d&rsquo;entr\u00e9e finement sculpt\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Nous finissons l&rsquo;atelier par la pr\u00e9paration de l&rsquo;exposition. Les gamins mettent un soin infini \u00e0 encadrer les images. Dernier jour : toute c\u00e9r\u00e9monie commence au Sri Lanka par la c\u00e9r\u00e9monie de la lampe. J\u2019allume la petite m\u00e8che d\u2019une lampe \u00e0 huile entour\u00e9e de fleurs de frangipaniers. Je vois briller les pupilles des gar\u00e7ons habill\u00e9s tout en blanc et des filles drap\u00e9es dans leur plus beau sari. Plus tard, le groupe nous raccompagne au bateau. Lettre d&rsquo;adieu \u00e9mouvante, et cette \u00e9ternelle question qui nous brise le c\u0153ur : \u00ab Quand revenez-vous ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><em>Descente vers le sud de l&rsquo;oc\u00e9an Indien, pouss\u00e9s pas les aliz\u00e9s muscl\u00e9s. Le <\/em>Tiki Yo<em> effleure l&rsquo;\u00eele Maurice et franchit le Cap de Bonne esp\u00e9rance. Repos sur le beau rocher de Saint-H\u00e9l\u00e8ne. Nous quittons avec regret la Croix du Sud pour entrer dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re Nord. Le Cap-Vert nous ouvre les bras le 8 octobre 2000. La terre est bien ronde !<\/em><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:30px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>MINDELO, Cap-Vert<\/p>\n\n\n\n<p>Lors de mon premier voyage, il y a dix ans, il y avait peu de gamins des rues \u00e0 Mindelo. Aujourd\u2019hui, l\u2019\u00e9ternel refrain &#8211; colle, drogue, vol &#8211; revient sur toutes les l\u00e8vres.&nbsp;Nous allons travailler avec des jeunes de l\u2019orphelinat Centro juvenil Nh\u00f4 Djunga, qui prend en charge deux cent trente gamins et tente de les arracher \u00e0 la rue pour leur apprendre un m\u00e9tier.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Orlindo, l\u2019interpr\u00e8te, traduit lentement l\u2019histoire de Magellan, mais pour les jeunes, c&rsquo;est une histoire d&rsquo;extra-terrestre. Premi\u00e8res prises de vue dans Mindelo. Dans la rue, une bouteille de bi\u00e8re explose \u00e0 nos pieds. Une bande adverse\u2026 Plus loin, un homme pointe la bo\u00eete et accuse Elvis d&rsquo;avoir vol\u00e9 : \u00ab C&rsquo;est mon appareil ! \u00bb r\u00e9pond le gamin. \u00ab L&rsquo;homme s&rsquo;exclaffe : \u00ab Tu te fous de moi \u00bb, et lui ordonne de filer.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Dans l&rsquo;infirmerie du centre, transform\u00e9e en laboratoire, les Scotch sont mis en boule, les bo\u00eetes brutalis\u00e9es, les temps oubli\u00e9s\u2026 Les r\u00e9sultats sont m\u00e9diocres mais les jeunes semblent surpris de voir appara\u00eetre un semblant d&rsquo;image sur leur feuille. Les gamins sont tr\u00e8s durs entre eux, bagarres, disputes. Je r\u00e9unis le groupe pour une mise au point. Les esprits s&rsquo;\u00e9chauffent, puis se calment.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Je redoute un peu la premi\u00e8re sortie hors de la ville avec ces enfants terribles\u2026 Nous filons tout de m\u00eame vers Monte Verde, l\u2019unique montagne de l&rsquo;\u00eele, perdue dans la brume \u00e0 huit cents m\u00e8tres d\u2019altitude. La route aux pav\u00e9s volcaniques traverse un paysage d\u00e9sertique, entrecoup\u00e9 de semblants d\u2019oasis aux palmiers dess\u00e9ch\u00e9s, de maisons abandonn\u00e9es. \u00ab Je ne suis jamais all\u00e9 l\u00e0-haut, mais il para\u00eet qu\u2019il y g\u00e8le \u00bb, confie, inquiet, Antonio. Les terrasses, o\u00f9 travaillent d\u2019invisibles paysans, laissent place aux touches vertes du sisal. Au sommet, les ados s&rsquo;\u00e9tonnent de l&rsquo;altitude, du froid, de la petite taille de l\u2019\u00eele, et s&#8217;empressent de photographier le moindre \u00e9l\u00e9ment de verdure. Le vent souffle fort, les bo\u00eetes oscillent malgr\u00e9 leurs efforts pour les caler. Ils d\u00e9valent pieds nus les champs empierr\u00e9s, escaladent les murets en pierres s\u00e8ches&nbsp;; et malgr\u00e9 nos consignes, d\u00e9terrent salades, patates douces et carottes, qu\u2019ils s\u2019empressent de manger. Danisio ram\u00e8ne une pousse de sisal dans une bo\u00eete de conserve pour la planter au centre. Nous rentrons \u00e9puis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Paulo d\u00e9veloppe son image, charge sa bo\u00eete, et sort tranquillement en ouvrant la porte. Hurlement g\u00e9n\u00e9ral&#8230; ,chacun tente de cacher sa feuille, voil\u00e9e par la lumi\u00e8re. \u00c0 la sortie du labo, le fautif re\u00e7oit une vol\u00e9e de coups, \u00e9vite une hache lanc\u00e9e du toit&#8230; Loi de la rue, loi de la jungle, ici, chacun veille sur son st\u00e9nop\u00e9. Toy bouscule par inadvertance le st\u00e9nop\u00e9 d&rsquo;Ilidio, la bagarre \u00e9clate&#8230; l&rsquo;un prend un pav\u00e9, l&rsquo;autre va chercher des tessons de bouteille. Toy fuit, je parcours trois kilom\u00e8tres, courant derri\u00e8re lui pour le ramener.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] \u00bb Maruka a la jambe cass\u00e9e. Sur la plage, avec ses b\u00e9quilles artisanales, il s\u2019enfonce, mais rien ne l&#8217;emp\u00eache de faire son image. Danisio, la bo\u00eete st\u00e9nop\u00e9 sur la t\u00eate, s&rsquo;approche d&rsquo;une vendeuse de bananes, et calcule m\u00e9ticuleusement son angle. Elle hurle : \u00ab&nbsp;Inutile de faire des simagr\u00e9es, tu ne me voleras pas ! \u00bb Le jeune s&rsquo;explique, mais la femme n&rsquo;en croit pas un mot, et veut appeler la police. Danisio fond en larmes : \u00ab&nbsp;Tu vois, m\u00eame si on fait des choses s\u00e9rieuses, personne nous croit.&nbsp;\u00bb Je donne \u00e0 la vendeuse un carton d&rsquo;invitation, elle lui offre une banane.<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Malgr\u00e9 les difficult\u00e9s, les jeunes sont pr\u00e9sents quotidiennement. Ils d\u00e9couvrent leur \u00eele, l&rsquo;explorent. Au labo, les bagarres s&rsquo;estompent. Senior Revelatore reste coll\u00e9 \u00e0 la pendule et n&rsquo;oublie plus son temps. Senior Fixatore ne go\u00fbte plus les produits, et les traces de doigts disparaissent sur les photos. Avec le temps, certains gamins s&rsquo;entraident, une solidarit\u00e9 se forge peu \u00e0 peu \u00e0 travers le travail. Antonio soupire devant sa photo : \u00ab Ah ! elle est bien celle-l\u00e0 ! Je suis seul sur la route comme dans la vie\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>[\u2026] Le vernissage est ubuesque : jeunes du centre, clans rivaux, policiers curieux, intellectuels, marins de passage\u2026&nbsp; Un air de Capoeira berce les images\u2026 Les petites bo\u00eetes croqueuses d&rsquo;images semblent les avoir apprivois\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>****<\/p>\n\n\n\n<p><em>Lorsque je feuillette le livre Dans le sillage de Magellan, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 toutes ces rencontres, o\u00f9 les \u00e9tapes de l\u2019acte photographique ont \u00e9t\u00e9 parcourues ensemble. Ces gamins m&rsquo;ont surpris par cette force d\u2019apprendre, d&rsquo;entrer en eux-m\u00eames pour devenir les acteurs de leur vie. Je m\u2019\u00e9tonne encore du reflet onirique de leur petit \u0153il grand ouvert sur la vie, de la justesse de leurs regards, du sens de l\u2019imagination qu\u2019ils ont mis dans ces images. Autant de traces qui m\u2019ont rempli d\u2019incertitudes, ont bouscul\u00e9 les fronti\u00e8res, ouvert d\u2019autres horizons.<\/em><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019\u00e9tonnant hasard pousse \u00e0 agir&nbsp;: la mort d\u2019un ami proche, le regard de Magellan crois\u00e9 dans une biblioth\u00e8que, le d\u00e9sir d\u2019en finir avec ces reportages qui me font passer d\u2019un continent \u00e0 l\u2019autre en quelques heures, une subvention inesp\u00e9r\u00e9e et la machine se met en route. 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